Point de vue d'André N'Kanza Dolumingu et de ses camarades de l'Union Générale des étudiants
Congolais, UGEC (durement persécutés, dès 1967, par les services de sécurité du régime de Mobutu) pour qui la pensée "lumumbiste" est essentiellement anticolonialiste, panafricaine, démocratique
et sociale ...
30 juin, cérémonie de la proclamation de l’indépendance de la République du Congo. Le programme de ces cérémonies avait été élaboré par les autorités congolaises et
belges. L’intervention du premier ministre congolais, Patrice Lumumba, n’avait pas été prévue.
Pourquoi, dès lors, le « discours du 30 juin » a-t-il été prononcé ?
Diverses raisons peuvent être avancées : Patrice Lumumba avait eu connaissance du contenu des discours de Baudouin 1er et du ton respectueux et
« colonisé » du discours du Président Kasa-Vubu.
Patrice Lumumba, Premier Ministre, entendait aussi, dès ce 30 juin, affirmer son autorité de chef du pays. Selon le droit, la Loi fondamentale, et, surtout, selon
la volonté populaire, la victoire aux élections organisées par l’ennemi (l’administration coloniale) opposé aux idées de Lumumba étaient sa complète légitimité d’où toute tricherie était
exclue.
Patrice Lumumba, enfin, voulait qu’entre les peuples du Congo et de Belgique s’établissent des relations harmonieuses. Ces relations, selon lui, devaient être
fondées sur un esprit de franche collaboration. Il s’agissait donc de rejeter toute hypocrisie et de décrire la situation du Congo à l’époque coloniale dans son exacte vérité. Alors seulement,
une fois ce lourd passif liquidé, un nouvel esprit pouvait naître et présider à un nouveau type de relations entre la Belgique et le Congo indépendant.
Les diverses considérations que nous venons, brièvement, d’exposer expliquent certains traits du discours. Elles ne suffisent cependant pas à en justifier le
contenu global. D’autres motivations nous paraissent alors plus déterminantes :
-
Patrice LUMUMBA entendait faire du 30 juin non pas une journée de cérémonies ronflantes et protocolaires mais la journée de la prise de conscience, par le peuple
congolais tout entier, de sa dignité, de sa personnalité. Le colonialisme paternaliste belge, en effet, s’était, plus qu’un autre, efforcé d’attenter à la dignité de l’homme congolais. A la
base économique du colonialisme, l’exploitation de l’homme par l’homme dans le cadre d’un capitalisme sorti de ses frontières, non pas « démocratique » ou « libéral » mais
mâtiné d’esclavagisme ou de féodalité, correspondaient, au niveau de la superstructure, des traits culturels et politiques également colonialistes. C’est ainsi que le colonialisme
« culturel » belge a formé au Congo toute une génération d’hommes « colonisés » quant à leurs croyances (colonialisme religieux) et à leurs idées (colonialisme moral et
intellectuel).
Lumumba avait compris que cette colonisation culturelle des masses pouvait constituer un grand obstacle à la politique révolutionnaire qu’il préconisait et
entendait, par ce discours qui devait avoir des répercussions dans le pays tout entier, jouer son rôle d’intellectuel d’avant-garde, aider à la prise de conscience et à la désaliénation des
masses populaires.
-
Patrice Lumumba voulait, dès le premier jour de l’indépendance, donner à la politique du Congo une orientation révolutionnaire : nationaliste,
africaine, populaire et sociale.
Nationaliste : le nationalisme de Patrice Lumumba ne consistait pas en une simple affirmation, plus ou moins gratuite ou fasciste, de la notion de
« patrie ». Il impliquait, certes, une exaltation de l’idée nationale et de la personnalité congolaise mais uniquement en ce que celles-ci avaient été bafouées, ignorées, méprisées. Le
nationalisme de Lumumba avait un contenu révolutionnaire : il peut se définir comme lutte contre l’impérialisme (domination étrangère, exploitation, ingérence) et comme lutte contre le
néo-colonialisme (sujétion apparente, obscure ou dissimulée des dirigeants politiques locaux aux intérêts étrangers).
Africaine : Patrice Lumumba voulait faire du Congo un exemple. Un exemple de l’Afrique, de ce que l’Afrique peut faire : « Nous allons
montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté ». Un exemple, aussi, pour l’Afrique : « Nous allons faire du Congo
le centre de rayonnement de l’Afrique tout entière » et encore : « L’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent
africain ».
Populaire et sociale : si Patrice Lumumba entendait libérer le Congo de la domination colonialiste, il entendait également, et ceci nous paraît essentiel,
libérer les masses congolaises de l’exploitation capitaliste.
A qui Lumumba adresse-t-il son discours ? Non pas aux dirigeants de l’ancienne métropole, non pas aux étrangers, non pas à la bourgeoise politique naissante,
aux commerçants d’une indépendance « négociée » mais par-dessus les autorités nationales et étrangères, par-dessus les capitalistes étrangers, les immatriculés, ou pseudo-élites
congolaises et la classe moyenne nationale appelée à participer à la gestion des entreprises coloniales, c’est au peuple congolais que Lumumba s’adresse
directement. C’est le peuple congolais qu’il félicite. Et, en effet, dans ce dsicours (diffusé par la radio nationale et distribué sous une forme stencylée dans toutes les régions du
pays), Lumumba établit avec force comment l’indépendance n’est pas le fait de négociations entre une classe moyenne congolaise et des dirigeants métropolitains mais bien le fait de la lutte du
peuple : « une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni
notre sang ».
Comment encore l’indépendance ne doit pas profiter à une seule classe moyenne, aux bureaucrates et à la pseudo-élite congolaise qui s’est poussée au pouvoir mais
bien au peuple tout entier. Entre la bourgeoisie et le peuple, le choix de Lumumba est clair : Lumumba choisit le peuple. Son choix est sans ambigüité. Certains ne le lui pardonneront
jamais.
En nous fondant sur le texte du discours du 30 juin, voyons maintenant quel est le détail de cette orientation nationaliste, africaine et populaire que Lumumba
voulait donner à la politique congolaise.
Son discours se divise en trois parties, d’importances inégales : le passé colonial, le présent, l’indépendance, le futur, le pays à construire.
Première partie, le passé : nous avons été exploités, nous avons
lutté contre cette exploitation.
Lutte : Lumumba insiste sur le fait que l’indépendance n’a pas été donnée au peuple congolais mais qu’elle a été
prise, conquise par le peuple congolais, qu’elle est le fruit de la lutte du peuple, « une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage
qui nous était imposé par la force ».
Pourquoi cette insistance ?
Parce que, tout d’abord, le peuple congolais n’a jamais cessé de lutter contre le pouvoir colonial, parce qu’il n’a jamais accepté servilement la domination et
l’exploitation étrangères. Et cette lutte menée par le peuple a revêtu tout au long de l’histoire de la colonisation des formes très diverses. Ce furent les nombreuses révoltes de la population
et les répressions impitoyables qui les suivirent.
Ce fut la fondation de la religion kimbanguiste concrétisant, sous une forme culturelle et religieuse, une première volonté d’indépendance et d’autonomie de la
population congolaise : sous une forme religieuse parce qu’une revendication d’indépendance se manifestant dans le domaine religieux risquait moins d’être combattue par le pouvoir
colonial ; l’administration coloniale ne s’y est cependant pas trompée, elle a vu dans une religion chrétienne noire, dirigée par des prêtres chrétiens noirs et échappant au contrôle des
missionnaires chrétiens, catholiques, étrangers, une contestation de la suprématie de l’homme blanc, du pouvoir colonial et du système d’exploitation capitaliste.
Ce fut aussi une certaine « paresse », forme de résistance passive, qu’opposaient les travailleurs congolais à leurs patrons. Ce furent même des chansons
aux paroles ambigües, telles que « ata n’dele mokili ekobaluka » (« tôt ou tard la vie changera ») d’Adou ELENGA.
Parce que, ensuite, sans les nombreuses grèves des travailleurs congolais, sans les événements du 4 janvier 1959 qui firent craindre aux autorités belges d’avoir à
soutenir une guerre coloniale semblable à la guerre d’Algérie, la Belgique n’aurait jamais songé à donner droit aux revendications légitimes du peuple congolais. Il suffit de se rappeler
l’accueil fait, en 1956, au plan de trente ans proposé par VAN BILSEN.
Parce que, enfin, le contenu du discours du roi Baudouin (discours contresigné par le premier ministre EYSKENS et exprimant le point de vue du gouvernement belge)
rendait cette insistance nécessaire : le gouvernement belge, par le truchement du roi, prétendait donner aux congolais leur propre
pays.
Exploitation : la situation du Congo et des Congolais à l’époque coloniale rendait cette lutte nécessaire. Cette
situation se caractérisait essentiellement par l’exploitation des masses laborieuses ; la discrimination raciale, superstructure à une exploitation capitaliste mâtinée d’esclavagisme ou de
féodalité : l’utilisation de l’appareil d’Etat et des forces répressives pour mater les mouvements de révolte populaire.
Dans le régime colonial, Patrice Lumumba voit avant tout un système d’exploitation de l’homme par l’homme. La première phrase de son plaidoyer anti-colonialiste
vilipende l’exploitation des travailleurs : « Nous avons connu le travail harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de
nous vêtir ou nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers ».
A l’exploitation des travailleurs, Lumumba lie les spoliations dont fut victime la paysannerie congolaise : « Nous avons connu que nos terres
furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort ».
Ensuite, Lumumba stigmatise le racisme :
« Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres…
»; la discrimination raciale : « Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir : accommodante pour les uns, cruelle
et inhumaine pour les autres » ; la ségrégation : « Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les Blancs et des
paillottes croulantes pour les Noirs, qu’un Noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens ; qu’un Noir voyageait à même la coque des
péniches, aux pieds du Blanc dans sa cabine de luxe ».
Enfin, Lumumba traite de l’appareil répressif utilisé par le pouvoir pour maintenir la domination capitaliste coloniale, les relégations :
« Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses… »; les prisons, les répressions :
« Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où ils furent brutalement jetés… » et, dominant le tout, une justice que Lumumba
qualifie de « justice d’oppression et d’exploitation ».
C’est là-dessus que se termine la première partie du discours. Première partie, partie importante, mais non pas la plus importante. Or, il se fait que les nationaux
tout comme les étrangers semblent n’avoir retenu de ce discours que la première partie, que la condamnation du passé colonial : les Belges y ont vu une injure faite à leur pays; les nationaux,
une sorte de vengeance pour les quatre-vingt années d’asservissement, d’ »esclavage et de déportation » que fut l’époque coloniale.
Cette première partie, cette condamnation du passé colonial était nécessaire : il fallait, avant de songer à bâtir
une société nouvelle (ce dont Lumumba traitera dans la troisième partie de son exposé), analyser avec pénétration la situation antérieure, afin d’édifier la société à venir sur des bases
nouvelles et d’éviter ainsi tout danger de néo-colonialisme. La première partie du discours n’a pas été inspirée par la haine mais par la volonté d’analyser précisément la situation objective
dont le gouvernement hérite (et qui a été la cause du renversement du régime colonial) afin de pouvoir l’abolir, afin de pouvoir la transformer. Cette première partie du discours ne peut se
comprendre indépendamment de la troisième, plus longue d’ailleurs.
2ème PARTIE : LE PRESENT : nous sommes
indépendants ; il est mis fin à l’oppression coloniale.
Lumumba proclame qu’il est mis fin au colonialisme et que le Congo est désormais indépendant : « La République du Congo a été proclamée et
notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants ».
Il ne s’étend nullement sur la situation née de l’indépendance. Quelques phrases de transition et c’est tout. Quelques phrases de transition faisant état d’une
situation de transition. Lumumba semble considérer que l’accession à l’indépendance politique n’est qu’une phase, une étape d’un processus beaucoup plus important et beaucoup plus complexe.
3ème PARTIE : LE FUTUR : nous allons lutter.
Pourquoi lutter ? Pour abolir les séquelles du passé colonial et des sociétés traditionnelles de type esclavagiste et féodal et construire la réelle
indépendance du pays.
A l’exploitation des masse laborieuses, Lumumba entend opposer la justice sociale, une prise en main par le peuple
congolais de son destin et donc de l’économie de son pays. Il sera mis fin à la spoliation des terres, non pas par un retour à la situation antérieure pré-coloniale mais par une
utilisation démocratique des terres et des ressources naturelles dans l’intérêt de tous : « Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à
ses enfants ». Alors seulement, libéré du travail forcé, libéré du mode de production capitaliste mâtiné d’esclavagisme et de féodalité qui caractérise l’exploitation coloniale, le
peuple congolais, travaillant dans la liberté, pour lui-même, pour un pays qui désormais lui appartient pourra fournir un travail fécond et productif et « montrer au monde ce que
peut faire l’homme noir ».
A l’utilisation de l’appareil d’Etat pour maintenir un système d’exploitation des masses, Lumumba entend substituer la « pensée libre », la pleine
jouissance des libertés fondamentales. A la paix coloniale « des fusils et des baïonnettes », Lumumba entend opposer « la paix des cœurs et des bonnes volontés ». A des lois
et une justice « d’oppression et d’exploitation », instruments de la domination d’un capitalisme développé sorti de ses frontières et opérant dans un cadre non démocratique, Lumumba
entend substituer de nouvelles lois : « Nous allons revoir toutes les lois d’autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles ». C’est que le
système économique colonial reposait sur des lois qui défendaient la base économique du colonialisme. Ce système économique colonial était opposé aux aspirations du peuple et de cette
contradiction fondamentale est née l’indépendance. Cependant, et cela Lumumba l’a vu très clairement, le Congo devenu indépendant continuait d’être régi par des lois qui défendaient une base
économique n’appartenant pas au peuple congolais, qui défendaient une économie étrangère (que ces lois aient été rédigées à Bruxelles d’abord, à Luluabourg ou à Kinshasa ensuite, le pays se
trouvait donc dans une situation objectivement néo-colonialiste. Lumumba en était conscient. Il ne voulait pas devoir diriger son pays par le
moyen de lois servant à défendre un système économique étranger et capitaliste, un système ne pouvant que perpétuer l’exploitation des masses congolaises.
Cette très grande lucidité de Patrice Lumumba explique l’acharnement que ses ennemis ont mis à l’abattre et, une fois mort, à atténuer, à prostituer, et à saboter
systématiquement la portée de sa pensée politique.
Ayant ainsi énoncé les principes de base de la politique de son gouvernement, Lumumba indique encore :
-
Ce que le gouvernement attend de l’étranger et particulièrement de la Belgique : coopération sur un pied d’égalité, sans ingérence. Lumumba admet le principe
de l’assistance technique étrangère. Il en fixe les conditions : « Nous accepterons la collaboration des pays étrangers chaque fois qu’elle sera loyale et ne cherchera pas
à nous imposer une politique quelle qu’elle soit ».
-
Ce que le gouvernement demande aux Congolais : qu’ils l’aident dans sa tâche de construction du pays, qu’ils restent unis. Une fois de plus Lumumba s’affirme
comme le champion de l’unité nationale et prétend s’opposer aux rivalités régionales : « Je vous demande à tous d’oublier les querelles tribales » et aux
rivalités politiques : « Je demande à la minorité parlementaire d’aider mon gouvernement par une opposition constructive et de rester strictement dans les voies légales et
démocratiques ». Lumumba demande encore aux Congolais de respecter inconditionnellement la vie et les biens de leurs concitoyens et des étrangers ; ceux-ci, dit-il, doivent
être laissés en paix pour peu qu’ils « travaillent à la prospérité de notre pays ».
Enfin, et c’est le plus important, Lumumba demande aux nationaux de « se mettre résolument au travail ». Il indique l’objectif à
atteindre : l’indépendance économique et détermine les moyens nécessaires à la réalisation de cet objectif : la mobilisation du peuple dans le cadre d’un « plan d’ensemble »,
sa mise en œuvre dans un esprit de sacrifice.
Et c’est l’exhortation finale : « J’invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants à se mettre résolument au
travail en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique ».
En conclusion, nous dirons que s’il n’est pas d’indépendance politique sans indépendance économique, le ton général du discours de Patrice LUMUMBA indique que, dans
l’esprit du premier ministre congolais, il n’est pas non plus e démocratie politique sans démocratie économique ou, s’il faut être plus clair, que la véritable démocratie ne peut être réalisée
sans l’exploitation de l’homme par l’homme, par la suppression des classes sociales avec pour but final la satisfaction toujours croissante des besoins matériels et culturels des
larges masses, du peuple. Ce sont là les objectifs du SOCIALISME SCIENTIFIQUE et d’une Révolution conséquente.
N’KANZA-DOLUMINGU
D.DE LANNOY